En français de France

On est d’accord, l’or c’est un truc qui périme pas ?

On est d’accord, l’or c’est un truc qui périme pas ? 

De l’identité

 

 

En attendant de trouver 50 000 euros  pour payer tous les talents que j’ai dégottés pour kiosquer, l’envie m’a prise de contacter un type qui m’avait gâché mon festival Etonnants Voyageurs à Saint-Malo en faisant une lecture beaucoup trop bouleversante d’un poème beaucoup trop bouleversant. Juste avant l’intervention de JMG Lé Clézio.

Comme c’était pour de très bonnes raisons (vous pouvez vérifier par là )  j’ai  décidé de le remercier plutôt que de l’envoyer au diable et  de lui offrir  la lecture du texte  Le projet Mustagim  en guise de réponse. Puis  de lui proposer une collaboration dans le kiosque.

            Je ne  savais pas grand-chose de lui mais Facebook indiquant qu’Hassan Yassin Saad était briochin[1] et les tarifs de la SNCF[2] entre Rennes et Saint-Brieuc étant encore inconnus de moi, je me suis dit allez faisons ça. Ce sera toujours plus sympa que les rendez-vous chez le banquier qui ne s’appelle d’ailleurs plus Jean Moulin car ce dernier n’a jamais voulu me recevoir.

Le type avait commencé par me dire au téléphone qu’il ne causait pas  français. Je n’en avais pas cru un mot mais je m’étais dit allez je vais causer un peu globish, ça peut pas me faire de mal.

Une fois qu’on a réussi à se retrouver en gare de Rennes, ce qui est déjà en soi un vrai miracle au regard des travaux et de mon niveau -de globish-, les choses ont commencé à s’avérer plus intéressantes mais aussi plus complexes que prévues.

Le gars  s’est annoncé,  brillant et écrivain.   Et avec un sale caractère.

Bon ça,  ce n’est pas un problème. J’aime bien. Mais il est en train de se faire repérer par la clique littéraire française et dans quelques semaines la France va avoir un gros problème : un poète maudit va nous refaire Une saison en enfer.

Je suis arrivée au rendez-vous en pensant à Lautrémont, je suis repartie en pensant à quelques autres. Tristan Corbière, François Villon, Jean Genet.

Là dessus penses- tu, j’en suis pas restée-là, je suis allée faire un petit tour à Saint-Brieuc. La journée fut splendide et m’a rappelé les journées belles qu’on peut passer à Paris. Poètes, alchimistes, tout le monde sait que c’est la même chose.   Mais je suis repartie avec un drôle de truc dans la main : un bijou poétique que le briochin  a accepté  de manuscrire pour le kiosque.

C’était tellement lourd, un peu comme de l’or,  que j’ai failli tomber dans les escaliers.  Le lendemain, j’ai commencé à bosser. Qu’est-ce que j’allais bien pouvoir faire d’un poème aussi   nécessaire ?

J’ai pensé que Patrick Prigent qui  est poète et presque briochin lui aussi accepterait de lire la version française. Que son auteur lirait la version originale en arabe soudanais.[3] Que ça remettrait au gout du jour la pourtant veille  chanson   C’est déjà ça  d’Alain Souchon sans  que personne  ne se casse les dents. Encore que, Patrick est un peu bagarreur. Faudrait faire gaffe. Patrick a dit «  ok merci d’avoir pensé à moi » J’ai dit « t’inquiète à mon avis ça va être une rencontre rigolote. »

J’ai envoyé le poème à IsabeL qui a commencé à causer de mise en page et d’éventuelles  propositions qu’elle ferait quand elle aurait le temps.  Elle assure sur ces trucs-là. 

Qu’il fallait assurer,  ça,  c’était limpide. Comme dirait Stéphanie, quand t’as dans la main un Baudelaire, de ceux qui ont été censurés dans la version 2018, il faut  essayer de faire ça bien.

J’avais de l’or dans les mains et un petit problème avec la traduction : c’était du bronze et je voulais de l’argent.

Que j’allais avoir un tas d’emmerdes avec ce poème était une évidence. Le briochin aussi mais j’ai cru comprendre qu’il avait l’habitude.  Je voulais juste que le texte, lui, soit inattaquable. Le reste, une fois que je me serais assuré qu’aucun éditeur n’avait déjà fait signer à la prochaine célébrité bretonne une exclusivité ou  un de ces détails très complexes qui peuvent transformer votre vie en cauchemar si vous n’y prenez pas garde,  j’avais  envie de dire, on verrait bien.

Et alors là, je ne sais pas ce qui s’est passé mais c’est parti en live.

J’ai d’abord cru que c’était que parce que nous étions taureaux tous les deux, le briochin et moi, et qu’on avait, astrologiquement parlant,  le sens de l’engueulade.

Mais en fait non, c’était à cause de mon globish.  A défaut de langue, j’étais prisonnière dans des lourdeurs quand la finesse s’imposait.

Du coup c’est devenu hyper douloureux. Un peu comme  un apartheid. Linguistique.

Une séparation entre les personnes. Une impossibilité à se rencontrer. Un interdit.

C’est difficile à exprimer. Même en français. Ça m’a coupé en deux.

Donc, rassurez-moi, ce n’est pas ça qui va arriver ? Je veux dire, une séparation nette entre les personnes selon leurs identités  et leurs cartes d’identité et tout le toutim ? Ça va c’est cool on peut aller boire du jus de fruits tranquillement chez les uns chez les autres en France c’est bien ça ? Personne en ce moment ne serait coincé dans une situation tellement inacceptable qu’il faudrait   réfléchir à deux fois à la manière de rattraper une femme qui tombe dans les escaliers ?

            C’est sur qu’en ce moment, ça bouge un peu. Mais on est bien d’accord : les russophones vont apprendre le russe  à ceux qui n’ y entendent rien  , les francophones vont apprendre le français à ceux qui  en ont besoin pour se faire des potes, des copines, acheter des tickets de bateau pour aller à Guernersey visiter la maison de Tonton  Hugo et tout pareil pour les lusophones ?

Bon. Je suis rassurée.  Parce tomber des escaliers, c’est un truc que je peux faire assez souvent.

Du coup je fais quoi en attendant avec le poème du briochin ?

Rien. J’attends.  Comme c’est des cours de farsi que je prends et non des cours d’arabe, je ne suis pas prête de transformer le bronze en argent. 

 De toutes façons, je ne suis pas habituée à l’or mais, on est bien d’accord,  c’est un truc qui périme pas ?

[1] Habitant de Saint-Brieuc, commune française située dans le département des Côtes-d’Armor

[2] Société Nationale des Chemins de Fers Français

[3] En arabe classique évidemment ! A Part pour dire quelque part que le briochin a grandi au Soudan, comment aurais-je pu faire une aussi grossière erreur ?

                                                                              Rita