En poésie

« Porte de la Chapelle »

Texte: Mathilde Hug 

Voix : Christophe, IsabeL, Marcel, Rita 

Son : Rita

Avec l’aimable autorisation de Mathilde Hug. 

STANCES

 

J. m’avait dit : Ne va pas à la Porte de la Chapelle, ça craint.

Un soir, il avait voulu casser la gueule d’un type qui menaçait une fille

À l’abribus

Il faisait nuit et froid

La fille avait répondu Va te faire foutre, je t’emmerde

J. s’était éloigné en gardant un œil sur elle

On attendait le tram.

À présent, je passe tous les jours à la Porte de la Chapelle

Il y a cette esplanade toujours pleine de travaux

Et des voitures qui s’enchevêtrent

Il y a ces deux grandes tours improbables

Immenses

Il y a, à présent, le dôme jaune et blanc du centre d’accueil, on dirait un chapiteau de cirque, les réfugiés font la queue devant le matin, dans les mains un gobelet de plastique brûlant

Parfois il y a des femmes fatiguées et des enfants qui jouent

Ils sont nés dans la guerre et l’exil

Ils sont si petits

Il y a un homme avec des cicatrices au visage

Plus loin, sous l’échangeur, il y a des gens enveloppés dans des couvertures qui regardent la route

Et deux rangées de couchettes colorées

Sur le terre-plein au milieu des voitures, l’herbe maigre grouille de rats

Les rats sont des dizaines, parmi les morceaux de plastique et les canettes abandonnées, coincés sur ce bout d’herbe entre les deux bretelles de périph

Comme s’ils vivaient sur une île

Au centre de tri de la Porte de la Chapelle

Les conteneurs sont remplis de tentes quechua

Tout autour de la Porte de la Chapelle, on voit des camions de CRS en stationnement

Au milieu du centre de bus, et pas bien loin de l’arrêt de tram flambant neuf

Toute la journée les gens passent

Ils sortent du bus pour le métro, ou sortent du métro pour le tram

Toute la journée, les voitures s’entassent et klaxonnent

Sauf à six heures du matin dans la nuit glacée, sauf là, pas encore

Un jour j’ai vu une aube sur la Porte de la Chapelle

Elle était jaune et dorée et somptueuse comme ailleurs.

 

 

2.

Sous la voie de train qui passe

Entre la Porte des Poissonniers et la Porte de la Chapelle,

Il y a une série de petites maisons en contreplaqué

C’est là, sur les rails désaffectés,

derrière le mur

C’est tellement discret qu’on ne voit rien en passant

D’ailleurs personne ne passe ici

Ces maisons sont aménagées certaines ont des rideaux aux fenêtres

Devant l’une d’elle, une femme emmène son enfant pisser dehors, elle le tient sous les jambes puis lui remet sa culotte

Il y a un an, ce campement avait pris feu

Les journaux avaient simplement titré : Incendie d’un camp de roms dans le 18e, la circulation perturbée

En face du camp, sous le pont, quelqu’un a écrit en grosses lettres blanches :

UN JOUR VIENDRA

Si tu continues le boulevard Ney, de l’autre côté du tram

Au pied de l’immeuble Life is good

Tu verras un vieux mur tout rongé et moisi, avec des barbelés rouillés

Derrière on devine les broussailles d’un terrain vague

Le long du mur, une échelle est parfois posée, quelqu’un grimpe

Derrière le mur, une fumée de feu de bois s’élève

À la Porte de la Chapelle, il y a une ville dans la ville

Les flics les laissent là

Ce n’est pas leur problème

Leur travail est simplement de les expulser de Paris

Paris ne les veut pas

Le train passe avec fracas au-dessus du bowling et du car-wash

Et je pense que la réalité est plus vraie ici

À la Porte de la Chapelle

Le centre de Paris sent la charogne

J. avait dit un jour : Je veux habiter vers la Seine

Il voulait les beaux immeubles

Je n’habiterai jamais vers la Seine

Le soir tombe sur la Porte de la Chapelle

Les gens dorment dehors, ils sont habitués

Ils dorment dehors de Stalingrad à l’Eglise Saint-Denis

Ils dorment dehors partout

Il fait froid, ils doivent avoir froid

À la Porte de la Chapelle.

3.

Tout le monde sait que la Porte de la Chapelle est un repère de zonards et de fumeurs de crack

et de dealers

et de vendeurs à la sauvette

C’est écrit sur les forums internet, pour répondre aux gens qui cherchent des appartements

Ils disent c’est un quartier pourri

Ils disent je n’aime pas ces types qui traînent sans avoir rien à foutre

Ils disent n’allez pas là le soir

À la Porte de la Chapelle, l’après-midi, il y a

comme partout à Paris

des envolées de mouettes blanches

Et là-bas, sur le ciel bleu

On voit le Sacré-Coeur tout nacré, comme une apparition fantastique

sur le bleu aérien du ciel

Il brille au loin comme une maquette précieuse, et à le regarder, on en oublierait presque

les morts qu’il recouvre

Les gens klaxonnent et s’insultent, et je tente d’imaginer

Sous les rails du train, au-delà des immeubles gris, de l’autre côté de la déchetterie et des feux rouges, après les cars de flics

J’essaye d’imaginer

le village qu’il y avait là

Avant les boulevards, avant le Sacré-Coeur

Avant la Commune et les fusils rouges

J’essaye d’imaginer

le village qui n’existe plus, le village qui existait

Avant la Porte de la Chapelle

 

 

4.

Ça se voit que l’autoroute a tué le commerce

À la Porte de la Chapelle

Les enseignes, au-dessus des rideaux de fer baissés

sont toutes tachées et noircies

Il y a un restaurant de fruits de mer

Au-dessus du panneau Metz-Nancy

Mais je ne crois pas qu’il ouvre encore

Ce matin, à la Porte de la Chapelle,

J’ai vu trois garçons assis entre les deux voies du boulevard Ney

Je me demandais toujours pourquoi les gens venaient s’asseoir là

En fait c’est parce qu’il y a les bouches d’aération du métro

C’est chaud

Ça réchauffe

Ça se voit qu’ils ont froid, ils n’ont pas de manteau

Ils portent des sweats capuche, l’un d’eux a une veste en jean

Ça se voit qu’ils n’ont pas vingt ans

Le plus jeune a un grand nez fin un peu bombé

et des yeux noirs

Il serre son écharpe autour de ses oreilles

Il a enlevé ses chaussures pour mettre ses pieds sur la grille

Il est là, assis en chaussettes

Comme les prostituées du boulevard Barbès

Qui se réchauffent au-dessus du métro

Le soir, à la Porte de la Chapelle

J’ai revu les trois mêmes garçons

Plantés là avec leurs sweats capuche

Devant le centre d’accueil

Les autres se rangent derrière les barrières métalliques, enroulés dans des couvertures

Ils passent la nuit là, dans la queue, serrés les uns contre les autres

Aujourd’hui, j’ai pensé que je n’avais jamais vu autant de barbelés qu’à la porte de la Chapelle

À part peut-être à Calais, autour des accès au ferry

et à l’Eurotunnel.

5.

Aujourd’hui, je suis passée dans le centre de Paris

Il y avait le Louvre et la Seine,

et la silhouette massive de Saint-Eustache

Il y avait des galeries de luxe et des diners comme en Amérique

Et j’ai pensé – mais c’était rapide, comme un battement d’aile dans l’air –

J’ai pensé que Paris n’était plus à moi

J’ai regardé les cafés à touristes

et les passantes bien habillées

Et j’ai essayé de me souvenir du temps où je venais souvent là

Je n’ai pas tellement réussi

À Paris comme ailleurs, il y avait des gens qui dormaient sur le sol

Au pied des passantes bien habillées

ll y avait le chantier des Halles dans le jour gris, et des envolées de mouettes

Quand j’ai pensé Paris n’est plus à moi

Mais ce n’est pas exactement cela que je voulais dire

Ce que je voulais dire c’était

J’ai eu la pensée rapide

que la Porte de la Chapelle

qui est une marge de Paris

n’était pas une extension de Paris

Que là-dessus tout le monde se trompait

Et j’ai pensé

Ce n’est pas la Porte de la Chapelle qui est une extension de Paris

Une croûte de misère une frange de grande ville un rebut vicié et sale

Au contraire

C’est Paris tout entier qui est une extension de la Porte de la Chapelle

Paris n’existe pas

La seule réalité de Paris est, comme à la Porte de la Chapelle, ce peuple de corps qui dorment à même le sol.

Cela, la Porte de la Chapelle le sait

tandis que Paris se le cache

Ses vieilles pierres ne signifient rien

Elles ne sont pas un gage de respectabilité

Les passantes bien habillées non plus

Comme si les vêtements pouvaient cacher ce que nous sommes

Paris comme la Porte de la Chapelle sont des tas de cendres

tant qu’il y a encore, entre les pierres

des êtres humains qui dorment dehors

Je me souviens que j’ai pensé cela

dans le chantier des Halles au pied de Saint-Eustache

Le temps d’un battement d’ailes de mouette

Après être passée devant les deux hommes emmitouflés dans leurs sacs de couchage

 

6.

À la Porte de la Chapelle, ils ont passé l’hiver.

Les arbres sont couverts de feuilles, le chantier de tram de nouvelles voies

L’autre jour j’ai pensé

Que la police se multipliait

Il y avait des dizaines de camions

Il m’a semblé

Tous remplis de gens en armes

Casqués bottés tous des hommes naturellement

C’était un soir de match

Il y avait des baraques à frites devant le Stade de France

Ils ont passé l’hiver

Les tentes sont à présent disséminées

Entre les parpaings du chantier

Il y a des affiches électorales collées partout

Sous les fils barbelés des murs

Au feu rouge, il y a à présent des familles entières

qui font la manche

avec un carton SYRIAN FAMILY

À chaque fois je me demande si c’est vrai

Puis je me dis

Que ça n’a pas vraiment d’importance

J’écoute la chanson de New York

Elle est tellement lointaine

Il me semble alors faire le rêve

que j’y ai été un jour

Les yeux ouverts je rêve

que j’ai rêvé que j’y étais

C’était le printemps comme ici

Comme ici il y avait des arbres en fleurs

Et comme ici je me sentais

comme parfois

À la poursuite de ma propre vie

Le pas léger ahurie par la lumière d’après l’hiver

Comme flottant dans des vêtements trop grands

Et prête.

 

 

7.

Ce matin, il y a eu une expulsion

À la Porte de la Chapelle

Ils sont venus à six heures du matin et les ont tous embarqués

Il paraît qu’il y a eu de la violence

Ces scènes-là se ressemblent toutes

J’en ai vu une un jour

rue Pajol

Ils traînaient les migrants par les pieds

Il y a eu des coups de matraque et des fumigènes

Quand je suis arrivée à neuf heures

Ils n’étaient déjà plus là

Il y avait des CRS partout

Et partout des camions poubelles

Avec des types en combinaisons blanches

qui balayaient les déchets

Quand je suis repassée le soir

Toutes les tentes avaient disparu

Ils ont dit dans les journaux

Qu’ils avaient attendu

La fin de la campagne électorale pour intervenir

Ils reviendront

Ils reviennent toujours

Où veux-tu qu’ils aillent

8.

Ils sont à nouveau des centaines

Ils sont revenus

Où veux-tu qu’ils aillent

Il n’y a plus de gobelets chauds tendus par les bénévoles

Plus de queue ni de sacs de couchage

Juste un groupe confus encadré de grillages et de flics.

Derrière le chapiteau jaune,

Le bâtiment du centre d’accueil est couvert d’une grande fresque

Qui montre des enfants noirs jouant au ballon

On ne voit jamais personne y entrer

Il y a des parpaings sur la grille du métro qui empêchent de s’asseoir

À nouveau les tentes couvrent les abords de l’autoroute

Il y a des banderoles qui réclament la liberté et la dignité, il y a des banderoles qui affirment que les frontières n’existent pas

Les flics attendent

On sait que quand personne ne regarde

(j’entends les regards blancs, les regards citoyens

les regards de ceux qui ont droit au regard)

Ils volent les couvertures

Aspergent la nourriture de gaz

Dispersent l’eau potable

On sait qu’ils frappent et qu’ils insultent

Le nouveau gouvernement appelle cela

« Empêcher les points de fixation »

Et a promis davantage de flics

pour empêcher les migrants de dormir

et de manger

et d’aller aux toilettes

et de se laver

Au bord du boulevard, un garçon se brosse les dents

Il frotte consciencieusement, et crache dans la grille d’égout

La volonté d’Etat est de l’empêcher de se brosser les dents

et de dormir

et de pisser

et de s’asseoir

et de marcher

Il doit disparaître

Son corps est un objet indésirable

Son corps est sale

Mais malgré tout cela

Je ne sais pas s’ils partiront

Le mouvement qui les anime est trop vaste

Ils passeront un autre hiver

Et un autre encore

Ils seront frappés et gazés

Ils continueront d’arriver

Et, comme eux, des centaines d’autres continueront à dormir dehors

Jusqu’à ce que personne, à Paris comme ailleurs

N’ait plus les moyens d’avoir un toit pour vivre

Jusqu’à ce que l’expropriation de tous soit totale

Jusqu’à ce que tous, nous habitions un campement sous les fenêtre des riches

Alors, peut-être là, quelque chose aura lieu

Et que l’espace, qui n’est à personne

Pourra enfin

Être à la disposition de tous.

En attendant, dans un ou deux ans

Le chantier du tram sera terminé

Le centre d’accueil sera démonté

Il y aura des immeubles neufs

L’Etat se souviendra des roms qui vivent sur les rails

Se souviendra des mendiants et des paumés

ramassera les derniers migrants

Et tout le monde oubliera

La Porte de la Chapelle.