En français de France

Quand le signe fait sens

« Quand le signe fait sens »

De l’identité

On cause du Kiosque.

-Le farsi ? Mais C’est la langue qu’on cause en Iran, Afghanistan et Tadjikistan !

-C’est fabuleux tout ça.

– Nous, on peut traduire un texte du Kiosque avec une copine farsophone et on peut venir avec les copains vous faire des lectures bilingues.

-Minute papillon! D’abord on débute en farsi, ensuite en ce moment on travaille à renflouer la trésorerie, enfin j’ai parfois du mal à expliquer que mettre les mondes arabophones et farsophones dans un même panier, c’est un peu comme imaginer qu’un match de foot entre Rennes et Nantes puisse se dérouler sans heurt.

-Bon. Comment se passe  tes cours de farsi ? Tu parviens à communiquer?

-Bah, si je raconte la première fois que j’ai compris un mot ça va encore être le souk. Ce n’était pas un mot, c’était un chiffre. Enfin c’était un mot qui désigne un chiffre.  Et pi ce n’était pas avec un farsophone c’était avec un arabophone. Avec Hassan Yassin-là, le poète que je suis en train d’essayer de refourguer à la maison du livre de Bécherel parce que les réincarnations de Lautréamont et de Nasr Eddin Hodja dans la même personne, je commence à en avoir ma claque. J’en ai ras la casquette mais la maison du livre serait bien bête de ne pas, comme dirait Philippe, profiter de l’aubaine. Des réincarnations de cette trempe-là, faudrait demander aux Indiens du Kiosque mais ça doit arriver une fois par siècle. C’était en quelque sorte mon cadeau de retour à la maison tu vois ?

– Non.

– Bah quand tu rentres au pays après avoir enseigné pendant 10 ans dans les quartiers nord-parisiens, même si t’as grandi à 20 minutes de Bécherel, les gens du coin sont suspects, ils  te regardent en coin pendant longtemps pour vérifier que tu ne te sois pas trop parisianisée pendant l’affaire, alors moi je voulais leur offrir un type qu’envoie du verbe tu vois ? Pour lever les doutes sur mes bonnes intentions. Littéraires.

-C’est plutôt chouette comme démarche. Mais d’ailleurs le recueil d’Hassan Yassin n’était pas censé paraître en octobre?

-Ne m’en parle pas. Le poète m’a encore fait un sale coup. Il s’est mis bille en tête de faire une reconversion professionnelle. Je le croyais en train de bouffer des petits fours à la maison de la poésie à Paris avec les gars des Presses du Réel et on l’a retrouvé avec Christophe dans la pampa en train de faire de la maçonnerie ! Certes les reconversions c’est la mode mais enfin quand même, le Kiosque ne peut pas laisser faire ça.

-Pourquoi ?

-Tout le monde dit que ça va mal en France en ce moment. J’aime mieux te dire que si les poètes se mettent à construire nos maisons, on n’est en effet pas sorti de l’auberge. Tu aurais  confiance en la solidité de ton habitat si tu savais qu’il a été construit par un type qui écrit «  J’aurais voulu toucher tes mains/ Y déposer la caresse d’un amant ivre/Ainsi que sur une rose sauvage en plein désert » ?!?

-Euh…Tu penses que les maçons ne peuvent pas  écrire de beaux poèmes ?

-Pas du tout, et je veux bien trouver ça super qu’on soit tous obligés d’être polyvalents pour joindre les deux bouts. Regarde Manon, notre petite pépite indienne, tu crois qu’ elle est à la traine ? Mais non, elle a juste 20 ans et deux boulots pardi! Mais Hassan Yassin passe son temps à me dire « I‘M NOT A WORKER [1] ! » Et tu veux que je reste calme?!? Je suis très inquiète pour tous les bâtiments qui sont en train de sortir de terre!  Il faut sauver le Grand Paris, il faut sauver Rennes Métropole : il faut absolument faire évacuer du milieu du bâtiment toute l’aristocratie du monde entier! Maçon c’est un métier! Imagine que  les Quatari aient foutu Jean d’Ormesson et tous les gars de l’Académie Française à construire les stades de football de la prochaine coupe du monde ? Tu imagines la gueule de la buvette?!?

-Rita. Restons calmes. Ça va se faire avec la maison du livre, aie confiance. Ils redoutent peut-être simplement que le poète ne parle pas bien breton ou gallo ! Essaie de nous expliquer le coup du chiffre en farsi en attendant.

-J’aimerais bien que ça se fasse en effet ! Et au plus vite ! J’étais censée faire une exposition plurilingue avec les photos de Marie Karedwen et pas me transformer en détective privée quand un artiste se fait la malle dans je ne sais quelle périphérie de Bécherel ! Bon. A quel pourcentage estimes-tu me comprendre quand je t’écris en français que je lui demande :

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                       ۶۰

 que je reçois sur mon écran. D’abord je crois que le type est en speed et a oublié de changer le  mode alphabet sur le clavier de son téléphone. Donc je ne fais pas gaffe. Je vois un beau dessin qui m’a l’air de ressembler vaguement aux dessins que je fais avec ma prof de farsi. Comme elle dit que je suis trop perfectionniste on a établi une règle : quand je dessine un truc elle me dit « oui c’est moche mais oui on peut le comprendre. » Et puis, soudain, le monde s’ébranle. LE SIGNE SE MET A FAIRE SENS. Je comprends que le dessin n’est pas un dessin mais quelque chose qui SIGNIFIE quelque chose:

                                                                                                                                                        60

-Et c’est jouissif non?

-Ouh là là, je n’étais pas là quand ça leur est arrivé mais je pense m’être sentie comme Champollion quand il a déchiffré la pierre de Rosette, comme Helen Keller[2] quand elle a pigé que les petites tapettes que lui glissait sa prof dans les mains servaient à nommer le monde et pas juste à passer le temps. Comme si je marchais à la fois dans le quartier de la Bocca à Buenos Aires tout en levant les yeux sur Amalfi et dans Porto Bello Road à Londres avec derrière moi les falaises du Donegal en Irlande. Comme si on était tous en voiture, avec Philippe Blanchet[3] et Jacqueline Billiez[4] au volant, sur le Washington Bridge à New-York mais qu’il n’y avait pas de bornes pour les péages et que les panneaux de signalisation étaient renseignés dans toutes les langues du monde. Tu comprends?

-Et oui, c’est puissant la linguistique. Bon, nous on pourrait venir à Becherel en avril pour en remettre une couche qu’en penses-tu?

-Bon ok, vous avez tous gagné. On va faire des demandes de subventions avec Daniela. Vous voulez bien attendre deux minutes qu’elle ait fini de balancer tout le matériel du Kiosque sur You Tube?

[1] « Je ne suis pas un ouvrier »

[2] Auteure américaine qui avait la particularité d’être sourde et aveugle

[3] Universitaire française

[4] Universitaire français