En français de France

« Rendre le « vous » ou le tablier, j’ai vraiment du mal à me décider »

« Rendre le  « vous » ou le tablier[1], j’ai vraiment du mal à me décider »

Des fondamentaux

 

On cause du Kiosque

 

-Monsieur, j’ai un immense service à vous demander.

-Dites-moi Madame.

-Je suis épuisée, j’ai besoin qu’on prenne soin de moi pendant l’hiver. Pourriez-vous m’accueillir chez vous avec vos bêtes ?

-Tout l’hiver?!? Je ne sais pas Madame, vous avez l’air d’avoir la langue bien pendue, je ne sais pas si je vais supporter une bavarde pareille !

-Justement j’en ai marre de mon projet, des langues étrangères, des humains, de tout. J’ai d’abord cru qu’ une bonne daube avec Will Smith me suffirait pour y voir clair mais je me suis gourée. J’ai envie de me taire. Et de disparaître.

-Hum mais alors on va faire quoi chez moi tout l’hiver si on ne peut pas communiquer ?

-….

-Ah je crois comprendre. Chercher ce qui pourrait rassembler dans un monde en conflit n’est pas simple. Le mince territoire commun. Y a  toujours un truc qui coince. La planète, l’événementiel, l’homme, la femme, les différences de cultures,  les homosexuels, les hétérosexuels, les athées, les religions monothéistes. Les sédentaires. Les nomades.  Les différences de classe sociale aussi. Ceux qui pratiquent la méditation, ceux qui préférèrent la boxe. Ceux qui font les deux. Ceux qui pensent qu’expliquer c’est ne pas faire confiance à l’autre, ceux qui exigent qu’on explique mais qui ne comprennent pas de toutes façons. Ceux qui comprennent mais qui font semblant de ne pas comprendre. Ceux qui vous racontent leurs drames personnels à longueur de journée. Ceux qui pensent que vous n’avez compris leurs drames personnels. Ceux qui pensent que vous êtes exempte de drames personnels. Ceux qui vous  demandent d’être plus professionnelle. Ceux qui vous demandent d’être plus amicale.

-C ‘est un véritable casse-tête tout ça.

-Là, vous auriez envie qu’on écoute de la musique pour vous détendre. C’est bien ça ?

-C’est tout à fait ça. Je suis contente de voir que vous avez le sens de la dérision. Dans un monde qui dévaste nos relations humaines, l’ironie est, à mon humble avis, tout ce qui nous reste.

-Mais l’ironie dans l’interculturel n’est-elle pas un peu téméraire? Est-ce que tout le monde se marre de la même manière sur terre ?

-Non. Mais à dire vrai, tout le monde ne se marre pas de la même manière non plus au sein d’un même pays. Jetez un coup d’œil aux résultats des élections en France de ces dernières années  et vous verrez combien y a de plaisantins, quels types de jokes ils adorent faire et si  l’humour de l’un est compatible avec l’humour de l’autre. Il n’ y a  guère que  la manière d’enfumer qui soit universelle dans ce monde Monsieur.

-Je comprends.

-J’avais cru veiller à un équilibre. Promouvoir d’autres auteurs. Y en a qui  écrivent pas que des trucs drôles vous savez. Y a qu’à regarder le titre du recueil d’Isabel Neighbour. Et puis chacun est libre. D’être un poète qui écrit des trucs à faire chialer la terre entière tout en étant un petit rigolo dans la vraie vie. Moi je fais l’inverse. J’écris des trucs rigolos et je chiale toute seule dans mon coin dans la vie ordinaire.

-Bon… je peux vous prendre…, disons, à l’essai. Mais j’ai beaucoup de boulot avec les moutons. Vous savez les trêves hivernales, il n’y a que les cons pour penser que les chefs de projet n’y glandent rien.

-Oui je sais bien. Mon truc à moi a fait beaucoup de déçus vous savez. Mais comment expliquer à ceux qu’ont jamais rien entrepris que je n’avais jamais pensé réussir à : Raconter une aventure commune/La faire traduire dans le plus de langues possibles/ Trouver comment projeter en plein air sans EDF/ Répondre aux problèmes de tout un chacun tout en me demandant si j’allais un jour revoir Paula et Fernando vivants ? Et tout ça  en 10 mois ?

-C’est qui Paula et Fernando ?

-Des kiosqueurs qui étaient au Brésil pendant un an. Et à la manière dont ils ont travaillé avec moi à distance, je me faisais une joie d’être prête quand ils allaient arriver. Mais, de fatigue, je suis en train de tout gâcher.

-Vous savez moi quand j’ai commencé avec mes bestiaux, les gens me prenaient pour un gros barré. Aujourd’hui je croule sous les commandes. Il en sera peut-être ainsi avec vos plurilingues. Les gens vont se rendre compte qu’on a effectivement besoin d’eux. Qu’on n’a pas le choix. Que c’était tout sauf une blague votre machin.

-C’est en effet l’un de mes paris. Je mise surtout beaucoup sur les latins.

-Pourquoi ?

-A cause de Lampedusa tout d’abord. Mais aussi parce ce que nous n’avons peur ni du Sud du Sud ni du Nord du Sud. Ensuite parce que nous sommes au courant que les centres de rétention ne sont pas une nouveauté  française qui serait apparue en même temps que les marchés aux esclaves en Lybie. Enfin parce que nos ancêtres n’ont pas fait la guerre d’Algérie mais la guerre d’Espagne. Et que tout cela change la donne sur les culpabilités collectives qu’on pourrait vouloir nous faire porter.  Pour nous la faire à l’envers.

-Vous avez préparé un bon fly poétique comme l’an dernier ?

-Non. Cette année chacun va se débrouiller tout seul. Et va réfléchir à nos responsabilités individuelles dans l’époque actuelle. La fin de l’Etat français tel que les communistes, notamment, après 1945, l’avaient envisagé n’est pas vraiment notre propos. La Sociale, les retraites, les conférences gratuites au Collège de France. Tous ces trucs-là, puisque tout le monde a capté que c’est finito ou pour le moins sacrément en stand bye, j’ai pas envie d’épiloguer. Vaguement désolée pour ceux qui pensaient  en être protégés.  On va plutôt réfléchir à ce qu’on peut faire et ne pas faire quand on participe à des projets alternatifs et que comme dirait Daniela, on ne vous a pas mis un pistolet  sur la tempe pour ce faire.

-Vous allez l’air vraiment en colère Madame ! On dirait une mamma italienne qui a trop gâté ses créatures[2] et qui a fabriqué des monstres !

-Allez vous n’allez pas vous y mettre ! Tout le monde commente mon identité, me fait des remarques sur ma francité, mon italianité. C’est usant.

-Pourquoi ?

-Mais parce que tout le monde sait que nos identités sont multiples Monsieur. Ce n’est pas moi qui ai inventé le concept. Des gens très bien genre Amin Maalouf l’ont fait  dans  Les identités meurtrières.[3]

-Je vais essayer de reformuler. Voulez-vous dire que beaucoup trop de vos collaborateurs se comportent désormais comme Patrick Prigent et que c’est devenu, du coup, infaisable ?

-C’est ça ! Merci Monsieur d’être aussi clairvoyant !

-Je trouve que c’est plutôt une bonne nouvelle. ça veut dire que tous vos plurilingues, même ceux qui ne viennent  pas du coin,  s’acclimatent bien au territoire breton ! Et qu’ils font de la résistance, voire une révolution. C’est  normal de se révolter contre le chef un jour ou l’autre non ?!?

-Votre point de vue est intéressant.

-Oui et la multiplicité des points de vue, comme un exercice du décentrement faussement bordélique, ça vous connait non ?!? Racontez-moi vos misères, si vous voulez, j’ai l’impression que vous avez besoin de vider votre sac.

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-Ça va mieux ? Mais vous avez l’air un peu ingrate-là. Tout le monde a donné, ce qu’il voulait, ce qu’il pouvait, quand il pouvait.

-Je sais bien. Je ne sais pas d’ailleurs pas comment remercier tout le monde. Prenez Ghani il Miluviano, lui et moi avons visiblement des divergences,  mais je voudrais lui dire « MERCI. » Comme à tous d’ailleurs. A tous ceux qui ont contribué. Surtout si on s’arrête maintenant, à mi-parcours.

-Je comprends bien. Y a-t-il une livraison qui vous a émue plus les autres ?

-C’est quoi cette question pourrie ?

-C’est les questions classiques qu’on pose à la fin d’un projet, au moment du retour sur expérience! Vous vivez dans votre bulle ou quoi ? Vous n’avez jamais regardé la STAR ACADEMY ?!?

-Bah non. Mais allons-y.  La traduction vers le gallo de l’Institut Chubri.

-Ah bon pourquoi ?

-Vous savez, je reçois des trucs dans toutes les langues tous les jours, je me blinde. Et je m’en prends plein la gueule dans ma propre culture tous les jours. Mais celle-là, oui, celle –là  même, qui m’a prise par surprise à un moment où j’étais noyée dans mon auto-formation à WORDPRESS est bien celle qui m’a le plus émue.

-Pourquoi ?

-A cause du goût de la confiture. De rhubarbe. Grand maternelle. C était comme un encouragement, à  un truc pas simple à faire dans la vie.

-Quoi ?

-Le voyage. Dans l’autre sens.

-Je comprends. Les exilés en font des tonnes avec leurs exils, mais les vraies emmerdes, elles arrivent quand on rentre au bled. Tout le monde sait ça.

-Et puis au printemps, si la France n’est toujours pas le Chili et ça je ne peux pas savoir je ne suis pas devin, on pourra peut-être tous  se mettre à travailler.

-Parce que pour l’instant vous ne les avez pas fait travailler ? C’est quoi alors tout le matériel qu’on trouve sur votre site ?

-En management, c’est qu’on pourrait appeler une période d’essai. Un peu longue j’en conviens. Mais j’y peux rien si j’ai dû trouver une solution au fait que, étant dans la fonction publique, je n’ai pas le droit aux formations payées pour développer une deuxième activité.Il a fallu que je me forme. SUR LE TAS.

-Je ne comprends pas pourquoi vous parlez avec ce langage-là, vous êtes professeure de lettres, vous êtes censée être une grosse feignasse, suivre les programmes officiels et pas causer business ! Je suis un peu perdu soudain… Je veux bien vous accueillir chez moi mais vous me promettez que vous allez vous taire ?!?

-Oui ! Je peux vous demander une autre faveur avant ?

-Allons- y voir….

-Est-ce que durant l’hiver on pourrait inviter Madame Daniela Minieri ?

-Qui est-ce ? Encore une italienne qui a des envies de musiques sans paroles ? Je vais être débordé, je ne suis pas polygame[4] moi !

-Je ne crois pas qu’il soit question de cela. Et rassurez-vous, on n’est pas nombreux sur terre à être dans ce cas-là  mais je ne suis pas polygame non plus. C’est  même un sacré handicap dans la vie.  Daniela, c’est simplement la kamikaze du Kiosque.

-Pourquoi ?

-Elle a accepté d’être mon assistante en communication. Tout le monde sait que c’est ingérable de bosser avec moi. C’est un gros problème dans la conception du projet. Je bosse comme 4 et personne ne peut me suivre. Du coup je ne peux pas développer l’affaire. Faut que je délègue. Mais je peux pas déléguer non plus à quelqu’un qui quitterait le navire dès qu’il faut partager un peu de pression. Parce que la pression, j’aime mieux vous dire, ce n’est pas ça qui manque. Dans la vraie vie, j’entends, pas dans les vitrines : les outils numériques.

-Et en quoi accueillir chez moi Daniela Minieri va l’aider ? Vous pratiquez l’échange de service, pourquoi ne pas lui faire une attestation  qu’elle pourra présenter à Pole Emploi comme tout un chacun?

-Certes, mais je trouve que ça suffit pas. J’aurais voulu faire un truc chouette pour elle. Un truc vraiment classe.

-Genre ?

-Je n’en sais rien. J’aurais voulu qu’elle rencontre JMG Le Clézio au Théâtre du Soleil ! Je dis ça au hasard, pour vous montrer où je place le respect des êtres humains qui bossent avec nous.

-Pourquoi Le Clézio ? Et pourquoi ce n’est pas possible ?

-Le Clézio ? Parce que c’est mon petit chouchou de la littérature française. Tout le monde sait ça. Ce n’est pas possible parce que réunir quatre personnes dans la même pièce au même moment c’est un truc infaisable en 2019. Que les gens soient Prix Nobel, ou à la rue, ou dans un appartement fourni par une association ou dans un appartement qu’ils se paient en travaillant n’y change rien.  C ‘est vachement plus facile de participer à un projet sur un site web qu’en vrai Monsieur. C’est comme séduire une femme. C’est plus facile de faire ça à distance que de se présenter à elle. En face à face. La distance  permet de garder le pouvoir. Ou d’avoir l’illusion qu’on a participé à un truc humaniste. Mais comme nous venons d’en convenir ensemble : je ne suis qu’une prof de français qui tâte un peu dans le business et pas une magicienne : je rends mon tablier !

-Mais Daniela Minieri ne pourrait-elle pas faire comme tous vos collaborateurs, attendre le printemps de voir si j’échoue à vous défâcher ? Je redoute juste qu’elle soit aussi casse-bonbon que vous pour parler franchement.

-Vous savez, on vit une drôle d’époque. Je m’en remettrai mal si un connard ou deux se permettaient de l’insulter dans Rennes pendant mon absence. Juste parce qu’elle n’a pas le bon accent. Un truc pareil pourrait me faire bouleverser le calendrier vous savez.

-Vous feriez quoi dans ces cas-là ?

-Je lui dirai : écris un texte. Je te donne la parole. Je le traduis de l’italien vers le français. Et on fera de la com’ plus tard. La com’ de toute façon, c’est ça,  le vrai danger de notre époque.

-C ‘est d’accord pour inviter Daniela Minieri de temps en temps.

-Si vous voulez, quand on en aurait marre d’écouter de la musique on pourrait aller au restaurant ?

-Pourquoi celui-ci ? Madame pourriez-vous clarifier votre choix ?

-C’est très simple, parce que, comme toute bretonne qui se respecte, j’ai besoin, de temps en temps,  d’un bon dîner face à la mer.

-D’autres desiderata Madame ?

-Oui! Et c’est le dernier. Promis après je la boucle.  Est-ce que c’est moi qui pourrais choisir la musique qu’on va écouter ensemble?!?

-Qu’est-ce que cela? Pourriez-vous clarifier votre choix?

-Bien sur, je réponds toujours aux questions de tous ceux qui m’en posent. Sur la langue française, sur mes blagues, sur mon projet, sur les textes, sur la ligne éditoriale. C’est pour ça que tout prend du temps aussi. Surtout si on commence à me demander des comptes. S’il faut que je prouve que chaque fois que quelqu’un a eu besoin d’éclaircissements, je n’ai pas laissé Youssif Haliem dans la mouise, ça va encore ralentir le projet.

-C’est qui Youssif Haliem ?

-Je viens de vous le dire ! Un type que je n’ai pas laissé dans la mouise un jour où j’avais fait une mauvaise blague. Bref, ceci est la bande originale du film La Reine Margot par Goran Bregovic. C’est  l’histoire d’une gonzesse que d’autres ont poussé à marier un prince. Dans un contexte de guerre de religions.

-Et elle a fait quoi Isabelle Adjani ?

-Elle a fait ce qu’elle a pu. Dire «  MERDE » à tous et se faire la malle, c’est un luxe qui n’est pas donné à tout le monde. Ou alors faut avoir vachement bien conçu le projet. Dès le départ.

 

-Et son amant ? Qu’est-t-il advenu de son amant ?!?

-Ah ça, je ne peux pas vous dire !

-Pourquoi ?!?

-Je viens de vous promettre que j’allais me la fermer !

 

[1] Manière de proposer de passer au tutoiement. Source : Ghani Il Miluviano

[2] En italien, ce terme désigne le mot «  enfant »Il ne connote donc pas, comme en français, un truc vaguement effrayant.

[3] Référence à vérifier, comme j’ai fait de la communication le mois dernier, à ma manière hein, c’est-à-dire en balançant le plus de truc possibles sur Fb en un temps record, pour ensuite avoir la paix,  j’ai eu le temps de rien d’autres, même pas de lire le livre de Maxime Albogassemi. Quelqu’un veut bien s’y coller ?

[4] POLYGAME, adj.
A.  1. [En parlant d’un homme ou, plus rarement, d’une femme] Que des liens légitimes unissent à deux ou plusieurs conjoints vivants. Anton. monogame. Le mahométan polygame peuple son paradis de femmes (MAUPASS., Contes et nouv., t.2, Lég. Mt St-Michel, 1882, p.1253).
Rem. Dans ce sens, pour qualifier une femme, on emploie plus couramment polyandre.

Source : TLFI