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« Sinon ce n’est pas la peine » par Maxime Abolgassemi

– Alors tout se répète, c’est ça votre thèse? Mais si c’était vrai, il ne servirait à rien de mourir pour ses idées!

 – Exactement, cela ne sert à rien. Juste une idée très courante pour mourir.

 – Non! criai-je, emporté malgré moi. Je ne suis pas d’accord. L’Iran va changer, je le sais, le monde aussi peut devenir meilleur… Sinon ce n’est pas la peine de vivre.

– Certainement, feignit-il d’approuver, c’est ainsi que raisonne le névrosé.

– Mais vous avez vu ces prisonniers raconter leurs tortures. Il faut bien interdire ces horreurs!

– Le seul moyen, Monsieur, serait de se guérir de l’Histoire et des illusions de la Révolution, de cette idéologie du bien et du mal

 – Vous ne voyez pas… le suppliai-je presque. Vous ne 376 comprenez pas, la torture dont je vous parle…

– La torture, c’est une réalité depuis des siècles! me déclara-t-il avec une énergie inattendue. Déjà sous l’extraordinaire civilisation des Sassanides, c’était très raffiné…

 – D’accord, l’Iran est un pays de sadiques. – Pas spécialement. Et en France, Voltaire n’a pas suffi. Mais l’Iran est particulièrement malade de l’Histoire, nous sommes d’accord.

– Je ne vous parle pas de l’Histoire, criai-je fort, je vous parle de la torture! – La torture, la violence, c’est la névrose de l’Histoire en acte.

– Et la liberté alors!

– Malheureusement, commenta-t-il avec son sourire triste, la liberté est à la fois le but et le moyen de l’égarement historique. Je perdais pied sous le soleil, la tête trop sèche. Non, sa vision me paraissait trop sinistre.

– Tant pis, dis-je pour conclure, moi je préfère vivre l’événement que de rester comme vous, là, passif sous votre chaise, à prophétiser le malheur.

– Je ne prophétise rien Monsieur, démentit-il avec modestie, j’apporte juste quelques livres. Parce que si l’on veut rester dans la répétition, autant y lire la suite, elle est connue. Des Rois, on en a tué plus ici qu’en France. Les religieux veulent la revanche de la Constitution de 1906 qui les a piégés. Nous allons tout revivre, annonça-t-il avec une pointe de colère dans la voix, tout ce que ce pays a fantasmé: le boycott contre les concessions bradées aux étrangers, les complots de palais, les menaces de coups d’État, les assemblées d’opposants réfugiés 377 dans les mosquées, le nationalisme fiévreux, la promesse d’élections libres toujours reportées, l’attaque policière contre les étudiants, etc, etc… Vous trouverez tout cela consigné dans ces livres, ce sont tous les fantasmes du dernier siècle iranien.

 

Avec l’aimable autorisation de Maxime Abolgassemi page 375 de Nuit persane (éditions Erick Bonnier)